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L’intensité pour survivre, la présence pour vivre

« L’intensité permet parfois de survivre, mais il faut une autre qualité de présence pour apprendre à vivre sans se perdre »

Quand la vérité touche… et que l’on se sent abîmé

Il arrive parfois qu’une parole juste ne réconforte pas immédiatement, qu’elle ne produise ni apaisement instantané, ni sentiment de résolution, mais qu’au contraire elle ouvre un espace plus inconfortable, plus nu, où quelque chose en nous se met en réaction doucement, non pas parce que nous serions faibles, mais parce que cette parole vient toucher un endroit resté longtemps protégé par l’intensité, par l’intelligence de notre mental, par la lucidité de notre écologie intérieure, ou par le rôle que nous avons appris à tenir pour rester debout, la fameuse marionnette dont je parle en consultation et que j’ai bien connu.

Récemment, à travers mes échanges autour de l’intelligence artificielle, de l’accompagnement, de la présence humaine et de ce que beaucoup nomment aujourd’hui la fatigue relationnelle, un sentiment inattendu est apparu : non pas celui d’une clarté victorieuse, mais au contraire celui d’un malaise plus subtil, presque silencieux, comme si en nommant ce que je pense être juste, quelque chose d’ancien, de sensible, de marqué par l’histoire personnelle et relationnelle, se révélait sans fard.

Être touché n’est pas être détruit

Quand on est sensible xxl, profondément attentif aux nuances, aux non-dits, aux micro-mouvements de l’autre et de soi-même, il devient facile de confondre le fait d’être touché avec celui d’être anéanti, comme si toute émotion intense ou toute mise à nu, signifiait une fragilité excessive ou une faille irréversible.
Pourtant, être touché, c’est précisément sentir là où cela a compté, là où quelque chose a été attendu, espéré, investi avec sincérité, tandis qu’être réellement détruit serait peut-être de ne plus rien ressentir du tout, de s’être coupé de ces zones sensibles par peur d’y revenir.
Si certaines vérités font mal lorsqu’elles apparaissent, ce n’est pas parce qu’elles nous détruisent, mais parce qu’elles éclairent malgré nous, des endroits que nous avons longtemps tenus à distance : des besoins non reconnus, des loyautés silencieuses, des intensités utilisées pour survivre, des postures adoptées pour continuer à avancer sans trop regarder ce que cela nous coûtait intérieurement.

La grande différence c’est que cette dynamique vient de l ‘autre et non de nous-même.
C’est intrusif, là où un espace en nous, a placé ces compréhensions sous une cloche de verre pour se protéger.

« L’intensité pour survivre, la présence pour vivre »

Pendant longtemps, j’ai subi l’intensité comme une ressource vitale, parfois la seule disponible, celle qui me permettait de rester en mouvement, de ne pas m’effondrer, de sentir que quelque chose battait encore, même au prix d’une tension permanente ou d’un engagement excessif dans le faire, le comprendre, le donner.

Mais est venu un moment où cette intensité, si précieuse qu’elle ait été, a commencé à me fatiguer, à montrer ses limites, à ne plus suffire pour habiter pleinement ma vie, car survivre n’est pas vivre, et tenir n’est pas encore être présent.

Et J’AI décidé de changer de référentiel, à mon rythme, en me respectant, en revenant au moment présent.

La présence, elle, n’a rien de spectaculaire, elle ne stimule pas, elle ne produit pas d’adrénaline, elle n’excite ni le mental ni l’ego, et c’est précisément pour cela qu’elle peut faire peur, car elle demande de rester là même quand il n’y a rien à prouver, rien à réparer, rien à analyser de plus.

Ce passage de l’intensité à la présence peut alors donner l’impression d’un vide, d’un dénuement, voire d’une vulnérabilité accrue, comme si l’on perdait ses repères habituels sans encore savoir sur quoi s’appuyer.

« L’IA comme miroir… et ce que l’humain ne sait plus toujours tenir »

Si de plus en plus de personnes disent aujourd’hui préférer parler à une intelligence artificielle plutôt qu’à un humain, ce n’est pas nécessairement par rejet de la relation humaine, mais souvent par fatigue : fatigue d’être interprété trop vite, corrigé, analysé, ou ramené à une catégorie, une blessure, une étiquette.

L’IA ne remplace pas la présence humaine, mais elle révèle parfois, de manière assez crue, là où cette présence n’a pas su être juste, là où l’écoute s’est transformée en intervention, et la rencontre en tentative de réparation.

Et voir cela, lorsqu’on est soi-même accompagnant, consultant, thérapeute ou professionnel de la relation, peut être profondément déstabilisant, car cela vient toucher non seulement notre pratique, mais aussi notre identité, notre vocation, et parfois nos propres zones de fragilité.

« Les deux apportent quelque chose. Et ils sont profondément différents. »

Reconnaître cela ne signifie pas renoncer à l’humain, ni idéaliser l’outil, mais accepter que l’ancien modèle de l’accompagnement, fondé sur la posture experte, l’interprétation rapide ou la réponse systématique, arrive à bout de souffle pour certaines personnes, en particulier celles dont la sensibilité et la lucidité rendent toute approximation immédiatement perceptible.

Là où l’IA peut aider à clarifier, à mettre des mots, à structurer une pensée sans juger, l’humain, lui, reste irremplaçable pour rencontrer, pour soutenir, pour être là dans une présence incarnée, imparfaite, mais vivante.

Encore faut-il accepter que cette présence ne cherche pas à expliquer l’autre, ni à le corriger, mais simplement à le rencontrer sans l’abîmer.

Se sentir abîmé à cet endroit précis n’est peut-être pas le signe que quelque chose est cassé en nous, mais le moment où, en cessant de tenir par l’intensité, par la performance ou par la posture, nous acceptons enfin de regarder là où nous avons survécu trop longtemps sans être réellement rencontrés.

Ce malaise n’annonce pas une fin, mais un passage, souvent inconfortable, rarement spectaculaire, dans lequel il ne s’agit plus de tenir debout à tout prix, mais d’apprendre à habiter autrement, avec plus de douceur, plus de vérité, et parfois moins de certitudes.

Accompagner, ce n’est pas expliquer l’autre, ni le réparer, ni le rendre conforme à un modèle, mais le rencontrer sans l’abîmer, et peut-être aujourd’hui, apprendre aussi à ne plus s’abîmer soi-même en voulant trop bien faire, trop comprendre, trop porter.

Si mon texte touche, dérange ou résonne, c’est peut-être qu’il ne cherche pas à consoler, mais simplement à dire vrai, là où la vérité, avant d’apaiser, demande parfois d’être traversée.